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Ton parcours...
J'ai commencé avec les X-MEN en 95 sur la compile "Time Bomb" avec le morceau "J'attaque du mic" où j'avais fait l'instru, puis a suivi "Pendez les" en 96 toujours avec les X-MEN, depuis nos routes se sont séparées. J'ai poursuivi une carrière solo, déjà été entamé auparavant, en faisant une apparition sur la compilation d'un grand deejay marseillais : "Sad Hill" (sourire)...
C'était une bonne expérience ?
Sans problème, ça a popularisé le truc puisque ça c'est vendu à plus de 100.000 exemplaires. Après comme je dis souvent, c'est le rap qui fait partie de ma vie et pas ma vie qui est vouée au rap, j'ai sorti deux maxis autoproduits histoire de montrer que j'étais toujours là , avec Lesly, un rappeur qui vient de Martinique et qui fait une petite apparition sur l'album, c'était durant la période creuse entre Time Bomb et 45 Scientific. La signature chez 45 est un retour à la maison puisque ce sont à peu près les mêmes acteurs que dans Time Bomb. Maintenant c'est l'album "Rien à perdre, rien à prouver".
C'est bien parti ?
Ouais ça marche bien... J'peux pas te donner de chiffres, on ne les a pas. Mais je vais pas te dire que je ne me tiens pas au courant, c'est mon produit, c'est mon argent. Je suis bien impliqué dans le travail de l'album, comme c'est une petite équipe ça nous permet d'avoir une implication. Après dès que tu as sorti ton skeud, la musique ne t'appartient plus.
Il y a aussi la différence entre l'investissement que tu y mets et la perception des auditeurs.
C'est clair mais c'est comme ça aussi, c'est de la musique... Mon travail en tant qu'artiste c'est qu'on me comprenne au maximum, s'il y a des endroits où je me dis que j'aurais dû exprimer ça autrement, je le corrigerais par la suite. On se fait les dents...
T'as touché à d'autres disciplines du hip hop ?
Non, j'ai commencé en même temps à faire du son et à rapper. Maintenant pour moi il n'y a pas vraiment de "discipline", c'est pas du genre : les platines, les graffs... Selon tes expériences ou l'endroit d'où tu viens tu as une sensibilité différente mais je pense que ce qui anime le deejay c'est la même chose qui m'anime, enfin normalement...
Ce qui est bizarre c'est que le deejayin, le graff, la danse évoluent de manière autonome, les breakers se foutent des rappeurs qui n'ont rien à foutre des graffeurs...
Ouais c'est vrai. Un jour j'ai entendu un deejay qui m'a dit : "moi faire deejay derrière un rappeur ça ne m'intéresse pas !". Alors pourquoi t'es deejay ? Les mecs n'ont pas compris que c'est un truc où tu amènes ta pierre, chacun veut être LA tête d'affiche, je trouve ça chelou. Le rap a commencé comme ça, les mecs n'avaient pas de sampleurs, ils faisaient un passe-passe avec un disque connu, l'endroit où la meuf ne chantait pas, et un mec se posait dessus. Alors quand t'es deejay et que tu dis que tu ne veux pas scratcher derrière un rappeur, c'est chaud ! C'est super tendu ! Sur mon bumal il y a du scratch parce que je trouve ça hyper naturel... Moi je dessine, j'ai peut être fait deux graffs dans ma life mais s'il y a une illustration visuelle par un dessinateur, sachant que le graff vient du même endroit, j'imagine que le mec aura plus la touche pour traduire ma vision des choses qu'un mec qui n'a rien à voir...
Normalement ça doit se rejoindre...
Normalement mais c'est vrai qu'il y a une autonomie un peu bizarre... Je ne sais pas si je vais choquer des gens, mais aujourd'hui les graffeurs sont blancs, c'est peut être dope mais c'est un peu plus "quartier geoibour" ou je ne sais pas quoi... Je ne limite pas le discours à "blancs et noirs" ce serait vraiment super con et super réducteur de ma part, ce n'est pas le délire. Mais parfois il faut parler crûment parce que la vérité est crue. Le rap s'en prend plein la gueule à cause de ça justement, entre les revendications de base et ce qu'on trouve à l'arrivé, ça n'a plus rien à voir. Si toi t'as eu les moyens de t'acheter des platines et que c'est la même vibe qui t'anime et bien rend quand même ce qui appartient à César, fait pas genre tu pars dans ton délire. Aujourd'hui il y a un tas de deejays qui ont commencé dans le hip hop et qui sont aujourd'hui dans la techno... Le rap c'est une musique noire et aujourd'hui plus personne ne le sait.
Le profil des deejays s'explique aussi du fait du coût de deux platines et d'une table de mixage...
Je crois que personne ne peut nier... Malheureusement si tu regardes le pourcentage de renois, d'arabes, ou même de portugais qui sont à un niveau social assez bas et bien le constat est vite fait. Après ça n'est pas qu'aux rappeurs de réfléchir à tout ça, c'est aussi à tout à chacun. Le rap est un moyen d'expression fort, les mots se collent à ta façon de t'exprimer, tu retrouves ça dans toutes les musiques fortes comme le hard rock...
La plupart du temps ce ne sont pas des enfants de ch½urs, ils ne sont pas non plus hyper stables, c'est malheureusement dans des souffrances personnelles que tu vas trouver l'inspiration pour poser du rap ou ce style de musique.
Tu avais samplé quel disque pour l'instru de "J'attaque du mic" ?
C'est un sample de Chaka Khan & Rufus.
Tu puises souvent dans les mêmes sources ?
J'essaie d'écouter un peu de tout. Je suis le dernier d'une famille de 5 gosses, quand j'étais petit mes grands frères écoutaient déjà leurs sons : reggae, funk, musique du bled... J'ai aussi écouté de la musique française comme tout le monde mais je ne suis pas trop "variété française" même s'il y en a qui assurent : Georges Brassens, Brel même si je n'aime pas spécialement ce qu'il fait, il est en transe quand il chante, tu sens qu'il vit son truc, ce que je vois très rarement aujourd'hui... Maintenant c'est de la soupe ! Ils ont choisi d'être chanteur, ils ont fait des études pour, ils ont pris des cours et aujourd'hui ils ont réussi.
Récemment j'ai vu un vieux forain avec un orgue de barbarie qui expliquait à ses spectateurs que ses rengaines étaient aussi hardcore que Lunatic aujourd'hui...
C'est fort ça ! Aujourd'hui aux infos on te parle de cités, on nous montre des noirs et des arabes mais avant les noirs et les arabes il y avait des quartiers, des habitudes... Même notre manière de parler n'est ni noire ni arabe, elle est purement parigot avec l'influence des gitans, c'est un grand mélange... Si tu prends des antillais de l'âge de mes parents qui ont grandi en France, ils parlent comme des cailleras (rires) ! Dany Dan (Sages poètes de la rue) avait une phase où il parlait de ça, ce n'est pas uniquement notre couleur qui symbolise le quartier, c'est le quartier qui a déteint sur les gens. La précarité engendre toujours les mêmes effets, que ce soit dans le positif ou dans le négatif, les comportements sont exacerbés.
Les rappeurs français qui t'ont marqué ?
Il n'y a pas vraiment d'influence directe, mais il y a certains trucs qui te poussent à aller plus loin dans ton délire : Dany Dan ça m'a mis la santé ! Jusqu'à présent c'est un mec que j'apprécie bien, la Mafia Kainfri quand ils ont débarqué ça a fait du bruit, plus particulièrement Kery James et Rohff, Lunatic obligé...
Et l'ambiance au sein de Time Bomb ?
A chaque fois qu'on se voyait il y en a un qui sortait un nouveau texte, on se disait : "merde ! Il a trouvé un nouveau délire", il fallait remettre la barre plus haut : c'est ça qui nous a donné la patate.
Pour beaucoup d'auditeurs cette époque là est un peu un "âge d'or", c'est flatteur pour vous et en même temps c'est tragique pour le rap français.
Ouais c'est dommage que ce n'est pas continué avec de nouvelles têtes, si l'émulation peut se faire au sein d'un petit groupe elle peut aussi se faire à l'échelle d'une industrie. A la rigueur, aujourd'hui, les gens vont se forcer à ne pas écouter ton album pour ne pas se prendre une tarte dans la gueule, on ne sent aucune reconnaissance... Tu vas au Maroc, aux Antilles, quand il y a une nouvelle expression qui sort, le mois suivant tout le monde l'emploie parce qu'il y a un vrai truc qui est véhiculé, même les parents vont te sortir la nouvelle expression à la mode. Finalement Paris c'est petit et il n'y a pas du tout ce genre d'échange. Un mec lance sa petite étincelle qui n'est pas reprise par les autres, chacun reste dans son truc, alors que quand tu écoutes le rap américain, tu sens que les mecs vivent à la même époque...
Au départ il y a un gimmick et ça peut devenir énorme.
Exactement, un rappeur sort un gimmick et le renvoie sur toute la ville, demain t'as une affiche avec le gimmick comme slogan ... Ici ils vont te sortir une pub avec une expression soit disant "jeune" qu'on utilise plus depuis 15 piges.
Justement tes raps sont plein d'argots, un peu dans l'esprit des cainris avec leurs gimmicks.
Merci mais je ne pense pas que c'est une histoire d'américains... Comme je te le disais toute à l'heure, vas dans un bistrot tu vas voir si les mecs ne rappent pas ! Ils ont trop de phases (rires) ! C'est la culture de la parole. Beaucoup on fait l'amalgame entre le rap et la poésie sûrement pour en donner une image plus lisse, le rap ça n'est pas de la poésie ! C'est une manière de magnifier la parole; la poésie c'est fait pour être écrit sur un papier, nous si on écrit le texte c'est seulement pour s'en rappeler. J'aime pas quand on me dit : "t'as une belle écriture", le rap c'est pas de l'écriture, le but est de se rapprocher de la parole de tous les jours pour rendre le truc plus vivant. Si tu commences à t'embarrasser de la lourdeur des mots, c'est mort ! Même si ça manque à Paris, tu vois qu'il y a des différences entre la banlieue sud et la banlieue nord : ça ne parle pas pareil. Il y a des expressions dans des quartiers qui datent de 10 piges, comment ça se fait que ça mette tant de temps à circuler dans une ville où il y a le R.E.R et 20 lignes de métro ?!!
A l'époque de la Mafia Underground, je ne comprenais rien à ce que racontais un mec comme David Bordey et je ne devais pas être le seul...
Ouais mais eux, ils ont abusé le délire. Pour te dire à la base le "veul" ne vient pas de Vitry mais de Châtillon, ça a voyagé et c'est resté cantonné à Vitry parce que les mecs sont restés bloqué dans le délire. Maintenant tout le monde le parle : quand tu dis que tu prends le "trome" c'est du veul; eux ils en ont fait des textes entiers. C'était un bon truc, j'ai bien aimé cette époque là, même si tu ne comprenais pas, tu sentais la spontanéité. Je trouve qu'ici on est un peu pris au piège, pour en revenir au titre de l'album c'est comme si on avait quelque chose à prouver, nique sa mère pas besoin d'avoir une belle plume ! Tu parles comme tu parles et c'est ça qui va rendre le truc plus palpable.
"Mon son est ghetto"...
Exactement, il faut que le son ressemble à l'endroit d'où il sort. Le but n'est pas d'impressionner les académiciens, ce n'est pas parce qu'on parle français qu'il faut penser avec la logique et les règles qu'on nous a appris à l'école.
Cette spontanéité on la retrouvait aussi sur l'album "Top départ" de Rocé.
Je le connais personnellement, à l'époque où il faisait son album j'ai eu l'occasion de le rencontrer et de lui faire une instru et j'ai posé un couplet sur un morceau à lui mais ça ne s'est pas concrétisé. Mais c'est vraiment bien ce qu'il fait.
C'est mieux que certains qui essaient de faire une surenchère dans "l'originalité"...
Le truc c'est plus d'aller chercher à l'intérieur que de vouloir (il cherche ses mots)...
... faire des saltos.
Ouais, exactement !
Fajitas Bro, El
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